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3 juillet 2012 2 03 /07 /juillet /2012 04:34

Au second semestre, je devais donner un cours qui s'intitulait "La culture française".

 

C'est un cours auquel j'ai du mal m'y faire car on est obligé de se lancer dans des généralités et même si on y apporte les nuances, les étudiants ne les prennent pas vraiment en compte. En plus, ils se sont forgés une image bien particulière de la France dont ils ont du mal à se détacher. Ce n'est pas vraiment de leur faute. Ce qu'on connaît de la France en Chine, ce n'est que le romantisme, le luxe et la Tour Eiffel. Cette image est, en outre, véhiculée par les entreprises françaises elles-mêmes. C'est un cercle vicieux. Du coup, lorsque certains de mes étudiants se rendent en France, le décalage est très déconcertant entre la réalité et ce qu'ils imaginaient.

 

Cela dit, quel pays voudrait promouvoir ses défauts ?

"Venez en France : le voyage en RER entre Roissy et Paris vous garantira des sensations inédites. Rien de tel que l'expérience de vous faire voler votre sac et tous vos papiers ! Occasion idéale pour ensuite acheter un nouveau sac Vuitton !"

Mmm, ça ne le fait pas trop.

 

Dans ce cours, je m'efforce de donner à mes étudiants les clés qui peuvent leur permettre de mieux appréhender la vie quotidienne en France. Quoi que disent les spécialistes de Fle, je suis persuadée qu'un prof de fle doit connaître un minimum et même très bien la culture et la langue de ses étudiants pour pouvoir enseigner efficacement sa langue et sa propre culture. En connaissant un peu mieux la Chine, je peux comparer et pointer plus pertinemment ce qui est différent en France et cela leur "parle" plus. Si je me contentais d'une présentation linéaire de la France : "Aujourd'hui, je vais vous parler du système éducatif en France." Je ne pense pas que les étudiants retiendraient beaucoup de choses. Et même si je leur demandais de comparer ce que je viens de dire avec le système chinois, cela ne serait pas suffisant, d'autant que les étudiants ne peuvent pas forcément expliquer clairement un concept ou un système qui diffère parfois en profondeur. En vivant en Chine (ou en étudiant et me renseignant bien sur la Chine si je n'y vivais pas), je peux relancer la conversation, les diriger lorsqu'ils essaient d'expliquer quelque chose car je comprends à quoi ils font allusion, je peux apporter mon propre point de vue sur ce que je connais de la Chine, puis remettre tout cela en perspective par rapport à la France, selon le thème développé en classe.

 

Par exemple, quand nous parlons cuisine et repas, si je ne connaissais pas les habitudes chinoises, je ne parlerais peut-être pas de la façon de trinquer en France et peut-être mes étudiants n'en parleraient-ils pas non plus car cela ne leur viendrait pas à l'esprit. Mais, je sais qu'en Chine, pour l'avoir expérimenté, trinquer n'a rien à voir avec les habitudes françaises et si les étudiants reproduisent cette façon de faire en France, cela risque de produire des incompréhensions. Il y a des centaines d'exemples de cette nature que j'ai découverts au fil du temps depuis que je suis en Chine et à travers les échanges avec mes étudiants. C'est ce qui rend l'enseignement du Fle si spécial, ce n'est jamais à sens unique : le prof apprend toujours aussi quelque chose de ses étudiants.

 

Mais, depuis quelques temps, j'ai un problème idéologique par rapport à ce que l'on dit et qui est répété dans les manuels sur la culture et civilisation française. Quel que soit le manuel choisi, on tombe forcément sur ces mots "droits de l'homme" ou "humanisme". Ainsi, dans le manuel "Civilisation progressive du Français (niveau intermédiaire)", j'ai trouvé cette phrase grandiloquente : "On naît ou on devient français tout à la fois par la langue, par l'école, par le partage des valeurs de la République et de l'humanisme au nom des droits de l'homme (...)". Dans le manuel du même titre mais pour débutant, j'ai noté la phrase suivante : "Des écrivains, des hommes politiques, des citoyens défendent en France les droits de l'homme depuis le siècle des Lumières  (...)."

 

Je ne supporte pas cette vision que possède la France d'elle-même et qui est véhiculée par les politiques, les médias et même les manuels de langue ! Je suis gênée, embarrassée. Non seulement parce que c'est injuste : la France n'a pas plus qu'un autre pays la légitimité de se poser en défenseur de ce droit; mais en plus, c'est faux. C'est bien au nom des droits de l'homme que nous avons déclenché une guerre en Libye, non ? Et pendant ce temps-là, on a voulu fermer la frontière avec l'Italie pour empêcher les     Libyens de venir chez nous. En 1789, on avait bien signé une Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et, pourtant, ce n'est qu'en 1848 que l'esclavage a été aboli. Nous possédions des dizaines de colonies et quand ces peuples ont demandé leur liberté - c'était bien leur droit; la liberté, c'est un droit de l'homme, non ? -, nous n'avons rien trouvé de mieux que de leur faire la guerre. Désolée, mais je ne vois pas en quoi nous sommes différents de la Chine vis-à-vis du Tibet pour répondre aux grincheux qui se vautrent dans un déni de réalité. Quand la France possédait le Vietnam et que nous exercions des répressions sur le peuple vietnamien qui voulait s'émanciper de la tutelle française, la France avait-elle plus de légitimité que la Chine qui veut garder le Tibet en son sein ? Il ne s'agit pas avec cet exemple de juger des actions de la Chine au Tibet. Je dis juste que la France n'a tout simplement pas le droit de dire qu'elle défend les droits de l'homme. Les innombrables exemples de l'histoire, même récente, montrent que les actions et les crimes de la France vont à l'encontre même de ce principe. En plus, dans le cas du Vietnam, la France était encore moins légitime puisque celui-ci se trouvait à des milliers de kilomètres, que sa culture, son histoire et sa langue n'avaient rien à voir avec la France. Que cela nous plaise ou non, entre la Chine et le Tibet, l'histoire et les frontières sont beaucoup plus poreuses, bien que cela n'excuse pas tout ce qui peut se passer là-bas.

 

Pour en revenir à mon sujet, je suis donc face à un problème de conscience. Je n'admets pas, je ne reconnais pas et je réfute même l'idée que la France est "le pays des droits de l'homme". Or, sachant que cette idée est tellement répandue dans l'imaginaire collectif des Français, que les politiques usent et abusent de cette expression pour justifier n'importe quel forfait et que les médias ne se gênent pas d'abonder dans le même sens, puis-je éviter d'évoquer ce sujet avec mes étudiants sachant que certains iront étudier et peut-être vivre en France ? En parler avec eux le permettrait de se préparer, de réfléchir sur le sujet et peut-être même de prendre du recul par rapport à leur propre pays (bien que je ne pense pas être autorisée à évoquer ce point-là en classe). Mais, cela me rend terriblement mal à l'aise de participer à l'aveuglement collectif français.

 

En fait, ce qui a déclenché véritablement ma réflexion sur le sujet, c'est un voyage que mon copain et moi avons fait à Beijing en avril. Nous sommes allés sur les ruines de l'ancien palais d'été, le Yuanming yuan. 350ha de jardins où s'élevaient des édifices magnifiques dont aujourd'hui il ne reste rien. Ce ne sont même pas des ruines, on ne peut tout simplement pas savoir où se situaient les bâtiments. Des ruines sont visibles uniquement dans une toute petite partie du parc.  Et qui fut coupable de la destruction du Yuanming yuan ? Les Français et les Anglais en 1860 qui pillèrent le site puis le livrèrent aux flammes. Comme si cela ne suffisait pas, le domaine fut à nouveau pillé en 1900 par les Occidentaux. Puis après, cet ensemble de jardins fut abandonné. C'est un témoignage accablant de la barbarie des Européens. On s'est indigné quand les Talibans ont détruit les Bouddhas de Bâmiyân, mais y a-t-il eu un Français qui s'est excusé pour la responsabilité de la France dans la destruction des chefs-d'oeuvre du Yuanming yuan ?

 

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Nous, occidentaux, et particulièrement Français, pensons que nous sommes dans le droit, que nous savons ce qui est bien et juste dans le monde. Nous avons le droit de juger les autres. Mais lorsqu'il s'agit de juger nos actes, biarrement la France perd la mémoire ou se trouve de bonnes excuses en invoquant de grands principes qu'elle utilise à son avantage. Nous ne le reconnaîtrons jamais, mais nous continuer à nous sentir supérieurs aux autres. Et nous sommes nourris à ce lait infâme depuis notre enfance ce qui influence notre comportement, même si nous croyons avoir pris de la distance et être ouvert, nous continuons à juger les autres à travers les lunettes de la soi-disant supériorité de la France. Je m'inclus dans le lot, évidemment. Je suis sûre que mon blog regorge de remarques où je juge au lieu de simplement remarquer; ou je trouve qu'en France, c'est mieux, au lieu de reconnaître qu'ailleurs, c'est simplement différent.

 

Et qu'on ne vienne pas me dire que la France n'est pas pire que les autres; qu'en Chine, par exemple, on censure et que la liberté d'expression peut conduire en prison. Oui, sans doute mais ce n'est pas le sujet. Arrêtons de nous mettre la tête dans le sable, ne détournons pas les yeux en accusant les autres. Regardons simplement la France telle qu'elle est, telle qu'elle est décrite et a agi dans le passé, et telle qu'elle devrait être si nous voulions qu'elle ressemble à ce que nous affirmons partout.

 

En tout cas, je me soigne. La cure de désintoxication est encore longue. J'ai la chance rare d'avoir des voisins de palier, des collègues, des étudiants et un petit-ami qui ne sont pas français. Rien de tel pour travailler mon ouverture d'esprit. Quand à savoir quoi et de quelle façon enseigner certains points délicats en cours de culture sur la France, j'ai l'été pour y réfléchir. 

 

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