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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 04:12

Dans beaucoup de livres qui parlent de la Chine, inévitablement, vous tomberez sur un chapitre consacré au "guanxi" qui est un terme désignant, en gros, un réseau de relations.

 

Mais jusqu'à présent, cette caractéristique du fonctionnement de la société chinoise ne me semblait pas avoir une influence de près ou de loin dans mon travail. Je me disais que cela existait plutôt dans le milieu des affaires mais que dans le système éducatif, c'était différent. Or, il s'avère que je me trompais.

 

A mon arrivée à Shenzhen, un collège a ouvert une classe de français et l'on m'a contactée pour me proposer d'y enseigner quelques heures par semaine. J'ai accepté et cela se passait bien jusqu'à cette année. Une de mes collègues chinoises assez remontée contre l'école et sa classe s'est  récemment épanchée et m'a révélé un certain nombre de faits dont je n'avais nullement conscience.

 

Tout d'abord, la raison principale de l'ouverture de la première classe de français en 2009  dans ce collège a été due à un seul homme. Son fils venait d'entrer en sixième et l'homme - un fonctionnaire assez important paraît-il - souhaitant le meilleur pour son cher enfant a décidé qu'outre l'anglais, il était important que son fils apprenne une autre langue étrangère. Ni une ni deux, il est allé voir son ami le directeur (ou l'équivalent) et c'est ainsi qu'en septembre 2008 une classe de français a été créée dans cette école. Voilà bien des efforts quand on sait que le fiston s'intéressait plus à son ipod qu'aux cours dispensés par ma collègue et moi. Mais, en même temps, d'autres élèves en ont profité et certains sont très motivés ce qui fait plaisir.

 

En 2010, une seconde classe de français a été ouverte avec à sa tête une seconde collègue (celle qui s'est confiée sur tous ces sujets, d'ailleurs). Pour entrer dans ces classes spéciales, les élèves passent un test de niveau (sur d'autres matières puisqu'ils n'ont encore jamais fait de français) pour juger si ce sont des élèves sérieux et motivés.  Parmi les élèves de cette classe se trouve un garçon. C'est un peu l'archétype du cancre que redoutent tous les profs, à mon avis. Pas respectueux, pas travailleur, bavard, qui interrompt le cours et le prof, distrait ses camarades... Bref, la totale (et oui, même en Chine, il y a des élèves comme ça). Il n'a jamais fait l'effort d'apprendre un mot en français. Ma collègue se plaint aussi régulièrement de lui. Et puis, elle m'a expliqué récemment que contrairement aux autres élèves de la classe, celui-ci n'avait pas passé le test d'entrée. Il a été admis d'office dans la classe de français. Et pourquoi cela ? Il semblerait que le papa soit lui-aussi quelque cacique local... Super... Et après, les parents se plaignent que leurs enfants n'aient pas de bonnes notes. Avant de faire jouer leurs relations, ils devraient peut-être s'occuper de savoir ce que désirent leurs enfants et de leur travail scolaire.

 

Cette année la situation s'est dégradée. Soudain, le français est passé de première langue à langue d'option; ce qui signifie moins d'heures de cours et surtout que les notes ne comptent presque plus. En Chine, il est très important de bien travailler au collège pour entrer dans un bon lycée puis une bonne université, de sorte que la compétition est rude dès le début et les élèves se concentrent sur les matières qu'ils auront au test d'entrée au lycée ou à l'université. Avec la rétrogradation du français au rang de simple option, les élèves ont presque tous cessé d'étudier ou d'écouter en classe. Pourquoi ce virement soudain dans la politique de l'école ? Le directeur (ou quelque soit sa fonction) est parti ailleurs pour occuper un poste plus important. Or, il était l'initiateur du projet sur l'insistance d'un des pères de famille (dont le fils a changé d'école, je crois). Le nouveau directeur s'est montré réfractaire à cette initiative et a donc décidé de changer le statut des deux classes de français. Cela aurait été sympa d'en discuter avec mes collègues, au moins. Mises devant le fait accompli ce semestre, elles se demandent ce que leur réserve l'avenir car il semblerait que d'option, les cours finissent par être supprimés. Mes collègues m'ont dit qu'elles ne sont pas sûres que les cours se poursuivront au second semestre cette année. C'est quand même fou ! On monte un projet de cette envergure sur un coup de tête et on l'annule sur un autre coup de tête. Bravo !

 

Revenons maintenant à l'institut polytechnique où se passe la plupart de mes cours. Mi-octobre, une nouvelle élève est arrivée en première année. Elle avait décidé de changer de cursus. Soit. Elle avait évidemment beaucoup de retard sur ses camarades qui avaient derrière eux plusieurs semaines de cours de français. Ma collègue et moi lui avons proposé de l'aider en faisant des petites séances supplémentaires, la jeune fille ne s'est jamais présentée aux rendez-vous. Il y a environ trois semaines, ma collègue est venue me voir d'un air embarrassé (quand elle fait cette tête-là, cela signifie immanquablement pour moi des travaux supplémentaires à faire à la dernière minute ou des problèmes avec les notes de certains élèves). Bingo ! Le père de la demoiselle avait téléphoné à ma collègue pour lui faire part de son inquiétude au sujet des notes de mi-semestre de sa fille. Je ne sais pas ce que le père a raconté à ma collègue et sur quel ton il lui a parlé mais celle-ci a fini par murmurer que "ce serait bien que cette élève puisse réussir le premier semestre; tu pourrais être plus large dans tes notes comme elle a manqué une partie des cours et puis son père veut vraiment qu'elle réussisse et ...". Je ne sais pas la fonction du père mais la façon dont ma collègue parlait de lui m'a fait penser qu'il devait être assez important (à quel niveau ? pour qui ? quelles conséquences pour notre département de français ?). Résultat : j'ai "harcelé" l'étudiante pour qu'elle vienne faire quelques exercices supplémentaires dans mon bureau pour pouvoir lui donner la moyenne. Je ne compte plus les cas de conscience que cette école me posent...

 

Et maintenant, finissons par une situation absurde qui confine au comique. La semaine dernière, les élèves de troisième année m'ont demandé de venir dans la cour mardi à 13h pour prendre les photos de fin de diplôme. ?!!!? Euh... nous étions en décembre, les examens de fin de premier semestre commencent cette semaine, il reste encore le mémoire et la soutenance à faire au second semestre.... Ce n'est pas un peu .... bizarre ???


Et bien, non. Depuis 15 jours, tous les jours, les élèves de toutes les classes de dernière année prennent les photos de fin d'études. En plus, ils sortent le grand jeu. C'est à l'américaine avec la robe et le chapeau carré et puis, certaines filles achètent de magnifiques bouquets juste pour cette séance de photos. Et tout le tra la la.

 

Dans ma classe, deux élèves ne sont pratiquement jamais venus en cours et ce, dès la première année. Je peux affirmer qu'ils ne savent pas faire dix phrases en français. Ne les ayant jamais vus en cours et puisqu'ils ne se sont jamais présentés à un examen ou n'ont fait le moindre devoir, je ne leur ai jamais donné la moyenne; de sorte que - théoriquement - ils ne peuvent pas être diplômés. Et pourtant, ils étaient là-aussi sur les photos, tout sourire, dans leurs beaux habits de remise de diplômes. Ca me tue ! Cela me tue parce que je sais qu'au final, on leur "donnera" leur diplôme (à force de rattrapages de rattrapages à prévoir au second semestre) et c'est vraiment injuste pour ceux qui ont fait des efforts, fait les devoirs, passé les examens.

 

Il y a certainement un grand nombre de choses qui m'échappent et dont je n'ai pas du tout conscience, mais parfois, je me dis presque que c'est aussi bien comme cela. Les coulisses de ce petit monde ne donnent pas très envie de monter sur scène....

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